Homélie de Mgr Bernard Fellay, pour les trente ans de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. - Extraits.

 18 février 2007

Nous célébrons, aujourd’hui, une messe en action de grâces pour les trente ans de la restitution au culte catholique romain de cette église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et bien évidemment cette action de grâces s’élève tout d’abord vers Dieu. Dieu qui a permis cet événement surprenant. Dieu qui manifestement l’a béni…

 Il est bon de se rappeler l’état d’esprit de ces hommes d’Eglise qui ont décidé un jour de prendre une église. C’était une action héroïque qui bouleversait toute la discipline,  qui renversait, au moins extérieurement, le principe de l’obéissance. Or, lorsque nous considérons ces figures sacerdotales, chacun de ces prêtres avait à cœur cette soumission à l’autorité, cet exercice de l’obéissance tellement nécessaire au chrétien. (…) C’est vraiment par nécessité, après avoir épuisé les moyens habituels qu’ils s’y sont résolus. Mgr Ducaud-Bourget était allé demander au cardinal Marty une église, il était allé voir les autorités civiles : rien, rien, rien ! Situation inouïe où les pasteurs se transforment eux-mêmes en persécuteurs. (…)

 C’est bien forcés par la réalité des faits que nous sommes obligés de prendre la situation comme elle est. Ce qui était mal il y a encore 50 ans est tout d’un coup béni, et ceux qui essaient de continuer ce qui était béni il y a 50 ans sont aujourd’hui maudits, excommuniés. Il a fallu un fameux courage pour se lever, pour résister à cette pression de tout un groupe. Et pas de n’importe quel groupe : « Vous êtes contre 2.500 évêques, vous êtes contre le pape ». Et ces évêques, ces pasteurs, après le concile, asphyxient la vie catholique…

 L’état de nécessité : c’est précisément l’homme qui pour arriver à ses fins les plus hautes – sa survie – est obligé de sortir du chemin habituel, normal. Il ne peut plus faire autrement. Et cet état, nous le trouvons dans la situation juridique de cette église. Cela ne veut pas dire que nous voulons cet état. Nous ne voulons pas être hors la loi. Mais par force, parce que l’autorité ecclésiastique ne veut pas changer la situation, nous nous trouvons dans cet état de nécessité. Et ne pensez pas que cette apparente désobéissance ne touche que nous. Toute âme qui aujourd’hui veut vivre fidèlement, qui veut servir Dieu comme l’Eglise l’a toujours fait, comme le Bon Dieu l’a demandé dans l’Evangile, se trouve dans cette nécessité de choisir un chemin différent de celui qui est imposé par les autorités ecclésiastiques. Nous agissons ainsi pour rester dans la communion de l’Eglise qui implique la communion à travers les temps. Oui, nous voulons être unis à saint Pierre, à saint Paul, aux apôtres, à tous les saints de tous les siècles.

 Et demain, que sera Saint-Nicolas ?

 On dit, et on peut le penser, que Benoît XVI veut redonner à l’Eglise le culte traditionnel. Malgré beaucoup d’hésitations, malgré des oppositions farouches, il n’a pas abandonné son projet qui devrait un jour nous être communiqué sous la forme d’un motu proprio. Quand cela arrivera-t-il ? Nous n’en savons rien. Quelles sont les dispositions de ce texte ? Nous n’en savons rien. D’après ce qu’on nous dit, on pourrait espérer y trouver une égalité de droit entre l’ancienne et la nouvelle messe. Bien évidemment ce n’est pas suffisant. Mais c’est un premier pas. Et probablement, humainement parlant, un pas nécessaire.

 Si cela se fait, je ne pense pas qu’il faille s’attendre à un mouvement de masse de retour à l’ancienne messe. C’est d’abord une situation de droit qui est rétablie et qui devrait permettre à ceux qui dans l’Eglise le désirent, d’avoir un accès plus facile à cette messe. Mais pour qu’elle arrive à s’imposer contre l’obstruction des évêques actuellement, il faudrait une énergie farouche que jusqu’ici on ne voit pas à Rome. En revanche, qui sait si cette énergie ne se trouvera pas chez les bénéficiaires – chez les fidèles, chez les prêtres – qui désirent cette messe. Qui sait si petit à petit, ayant repris goût à l’ancienne messe, les prêtres ne grandiront pas en nombre, et finalement - après Dieu sait combien d’années ! - on verra l’ancien rite supplanter le nouveau, retrouver vraiment sa place dans l’Eglise. Je ne crois pas que cela se fera en un jour. Il faut se défier des illusions.

 D’autre part, ne pensons pas non plus que ce que nous avons décrit comme un état de nécessité se limite seulement à la question de la messe. La nouvelle messe n’est pas le tout de la crise de l’Eglise. Elle en est bien plutôt la conséquence, et sur certains points l’instrument : elle diffuse ces idées modernes que sont l’irénisme, l’œcuménisme - selon lequel tout le monde est bon, tout le monde va au ciel -, et aussi la liberté religieuse et  la collégialité, cette démolition de l’autorité hiérarchique personnelle dans l’Eglise. C’est la nouvelle messe qui diffuse ces idées, mais elle n’en est pas la cause.

 Aussi, mes bien chers frères, ne vous étonnez pas si la Fraternité ne bouge pratiquement pas lorsque viendront des invitations de Rome à une nouvelle réconciliation après la parution d’un tel motu proprio. Car cela prendra du temps. C’est tout un état d’esprit dans l’Eglise qu’il faut changer et plus encore qu’un état d’esprit, ce sont des principes. Il faut que l’autorité dans l’Eglise reconnaisse ces principes mortifères qui paralysent l’Eglise depuis quarante ans. Tant que cela ne sera pas fait, il est bien difficile de penser à un accord pratique. Et pourquoi ? Parce que quand ce sont ces principes qui régissent la vie de l’Eglise, dès qu’il y aura le moindre différend, il sera réglé au nom et par ces principes mauvais. Cela veut dire qu’un accord pratique dans ces circonstances est perdu d’avance. C’est remettre en cause tout ce combat que nous célébrons aujourd’hui, ce serait une contradiction vraiment totale avec ce que nous disons jusqu’ici. Ce n’est pas cela que nous voulons, évidemment que nous voulons un état normal des choses. Mais cela ne dépend pas de nous. Si nous nous trouvons dans cette situation ce n’est pas parce que nous l’avons voulu. Encore une fois, c’est par nécessité. Et cette nécessité continue.

 Au pape nous l’avons résumé dans une toute petite phrase au cours de l’audience d’août 2005. Nous lui avons dit : « La vie catholique normale traditionnelle dans l’Eglise aujourd’hui est impossible ». Et nous lui avons donné l’exemple de prêtres, de religieux, de religieuses, de fidèles qui encore aujourd’hui viennent à la Fraternité, viennent à la Tradition en disant : ‘Je n’en peux plus. En conscience je ne peux pas continuer à obéir. A chaque fois que j’essaie de faire quelque chose, on le démolit’ ». Cela veut dire que ce que nous avons à faire - et probablement pour longtemps - c’est tout simplement de continuer sur cette ligne, sur ces pas qui nous ont été tracés par nos prédécesseurs, par Mgr Lefebvre, Mgr Ducaud-Bourget, M. l’abbé Coache, M. l’abbé Serralda, tous ces prêtres courageux. Nous n’avons pas grand mérite, nous pourrions dire que nous maintenons ce courage, Dieu aidant.

 Cette messe est une messe votive de la Sainte Vierge car si nous tenons le coup, si nous résistons, en quoi sommes-nous meilleurs que les autres ? Mais c’est bien parce que nous bénéficions d’une protection spéciale. Nous la demandons et il faut la demander. C’est la protection de la Sainte Vierge Marie, et il ne fait aucun doute que cette époque de l’Eglise que nous vivons - époque très tourmentée - , Dieu l’a placée sous la protection de la Très Sainte Vierge Marie, Mère de Dieu. Ses apparitions, Lourdes, La Salette, Fatima, indiquent certainement que nous sommes dans le temps de Marie. Bien sûr, ce qui nous intéresserait ce serait de voir sa victoire ! Elle viendra. Mais depuis ces apparitions on peut dire que nous sommes dans un temps tout particulier de l’Eglise.

 A Fatima, nous entendons que Dieu veut sauver le monde, les âmes par la dévotion au Cœur Immaculé de Marie. La Sainte Vierge nous donne comme moyens la pénitence et la prière ; elle nous indique tout particulièrement le chapelet. Une intervention inouïe dans toute l’histoire de l’Eglise : un moyen très précis. Pourquoi ne pas y croire ? Mes bien chers frères, si vous êtes ici, c’est parce que vous y croyez. Nous vous invitons à conserver cette dévotion, qu’elle accomplisse en vous vraiment une union avec la Très Sainte Vierge Marie, de plus en plus intime. Que Notre Dame soit vraiment notre mère. Une mère qui protège ses enfants et qui en a le pouvoir parce qu’il lui a été donné par Dieu : Mère médiatrice de toutes grâces ! Et c’est cette protection que nous appelons sur ce lieu et sur tous ceux qui y viennent, pour qu’ils aient la force vivre en vrais catholiques chaque jour, dans le monde d’aujourd’hui. Que Dieu nous accorde ces grâces de dévotion vraie à la très Sainte Vierge Marie afin que par Elle nous arrivions toujours plus à l’union à Dieu pour parvenir au salut de notre âme et de celui de notre prochain. Ainsi soit-il !